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Laissez-moi vous parler de Lucienne...

Lucienne c'est ma mamie, la maman de ma maman. C'est la seule de mes grands-parents dont je me souvienne, et c'est la seule qu'il me reste aujourd'hui. Lucienne est née le 28 août 1921. Elle a grandit dans un petit village de Meuse, auprés de ses 4 frères. Elle a été à l'école jusqu'à ses 12 ans et a commencé à travailler dès son certificat de fin d'études en poche. Elle a travaillé la terre toute sa vie, auprés de ses parents Angelina et Marco, puis de son mari Jean, avec qui elle s'est mariée très jeune, à 19 ans. Un mariage d'amour, Lucienne était la plus jolie fille du village, avec ses beaux cheveux noirs et son teint hâlé d'italienne. Jean a été le plus entreprenant et a su se faire accepter par les parents de Lucienne, et par Lucienne elle-même.

Lucienne et Jean ont eu trois enfants, un garçon puis deux filles, dont ma maman. Lucienne est une battante, une femme forte, un caractère bien trempé qui était connu dans les environs. Jour et nuit, elle travaillait, entre les vaches, les cochons, les poules, les lapins, les champs à cultiver... La vie était dure, mais elle ne se plaignait jamais, elle ne s'est jamais plaint d'ailleurs. Les enfants ont fait leur vie, personne ne reprendra l'exploitation. Mais ce n'est pas grave, l'important c'est que tous soient heureux.

Puis Lucienne a été grand-mère, à 41 ans. La femme forte est devenue miel et douceur. Marco nous quitte quelques années plus tard, mais Lucienne garde le sourire. Elle accueille chacun de ses 7 petits-enfants comme un cadeau de Dieu. Elle s'en occupe pendant les vacances, leur apprend mille et une choses sur la vie à la campagne, les animaux, la nature... Sans jamais rien demander en échange, et tout en continuant de travailler. Chez nous, la famille c'est sacré ! Je suis arrivée bonne dernière en 1985, Jean a juste eu le temps de me rencontrer et s'est éteint quelques mois après ma naissance.

Lucienne est restée forte, comme elle l'a toujours été. Elle arrête de se teindre les cheveux, à quoi bon, pour plaire à qui désormais ? Elle a 64 ans, et entame progressivement l'arrêt de son exploitation, cédant peu à peu ses champs et ne renouvellant pas son cheptel de vaches et cochons. Mais pas question de s'arrêter, la vie continue ! Elle s'occupe d'Angelina jusqu'à sa mort, 3 ans plus tard, en l'accueillant sous son toit. La famille, c'est sacré.

D'aussi loin que je me souvienne de Lucienne, je vois des sourire, des rires, de la joie de vivre, des coups de gueule mémorables contre un tel ou un tel qui l'aurait contrarié, des câlins, des bisous, la table de la cuisine poussée sur le côté pendant l'émission d'accordéon du samedi, des valses et des chansons... Elle perdit un frère, puis un deuxième, mais elle était toujours debout. Un roc, ce petit bout de femme qui rapetissait au fur et à mesure que je grandissais. Toujours à vivre à 200 km/h, toujours à faire des milliers de choses, s'occuper des chats, aller chercher les oeufs, aller au jardin, ramasser les patates... Des étés entiers passés à ses côtés me faisaient presque oublier mes crises d'ado en manque de vie sociale et citadine !

Lorsque le TGV a traversé ses champs et ses vergers, et qu'il a fallut abdiquer face à la machine de guerre, ça a été dur chez nous. Tout ce que Lucienne avait passé sa vie à construire a été balayé sur décision d'un comité d'experts parisiens qui n'en avaient strictement rien à foutre de ce qu'ils détruisaient au profit du "progrès". Lucienne a été triste, mais est restée digne. Je ne l'ai jamais vu craquer. Les arrières-petits-enfants remplissaient à nouveau la maison, il fallait s'en occuper ! Ses douleurs, son arthose, ses mains cagneuses déformées par le travail... rien de grave, il faut continuer, quoi qu'il arrive.

Lucienne a toujours été tête en l'air, perdait ou oubliait souvent quelque chose, confondait parfois les noms de ses petits-enfants... Ca l'amusait beaucoup, on en riait. Et puis ça a été de plus en plus fréquent, et impossible de dire quand tout à basculé. Ce que l'on avait pris pendant des années pour de l'étourderie, s'est révélé être une maladie. Sa mémoire lui jouait des tours, et la course contre le temps était déjà bien entamée. Au départ, elle n'a pas voulu accepter. On a tout fait pour qu'elle puisse rester chez elle le plus longtemps possible. Elle a continué à avoir ses poules et ses lapins, de moins en moins, mais ça la maintenait active. Ses chats, Patapone surtout, qui s'est éteinte sur ses genoux après 18 ans de bons et loyaux services... ce fut le deuil de trop pour Lucienne. J'étais la dernière des petits-enfants, et la première oubliée. Ca a été très dur, mais dans son regard je savais qu'elle était là, quelque part, et qu'elle m'aimerait toujours.

Lucienne avait 90 ans, et ce n'était plus possible. Il lui fallait une surveillance de tous les instants, que sa fille, qui habitait à côté pourtant, ne pouvait plus lui accorder. C'était trop dur, c'était trop d'investissement, et surtout c'était impossible de voir sa maman redevenir une enfant, inconcevable. Ma maman avait construit sa vie à une centaine de kilomètres de là, l'ainé avait lui aussi sa vie de grand-père actif à mener... La décision est tombée : la maison de retraite. Lucienne savait ce qui lui arrivait, elle comprennait parfaitement, mais la fierté de l'italienne était toujours là. "Plutôt crever que d'accepter que vous m'enfermiez dans une maison de retraite", avait-elle répété maintes et maintes fois. Des mots qui résonnaient dans la tête de ses trois enfants, la culpabilité et la douleur les écrasaient. Mais il fallait du courage et ils l'ont eu. Et Lucienne n'avait plus la force. Elle qui s'était battue toute sa vie, ne pouvait pas lutter contre cette maladie qui la coupait un peu plus chaque jour du monde extérieur.

Aujourd'hui Lucienne va sur ses 93 ans. Elle ne parle presque plus, ne mange que si on lui rappelle qu'il faut manger. Elle ne reconnaît plus grand monde, mais retrouve le sourire lorsqu'on lui rend visite. Surtout quand les arrière-petits-enfants sont dans la chambre. Lucienne revit, elle parle, elle chante même. La famille, ça reste sacré.

A l'aube de ma vie de femme, alors que je commence à mon tour à construire quelque chose, je voulais rendre hommage à ma Mamie, qui a toujours été là pour moi, à qui je confiais mes secrets qu'elle gardait toujours pour elle. J'ai passé de merveilleux moments en sa compagnie, elle a été le pillier de notre famille et je redoute le jour où elle partira, même si je sais qu'elle retrouvera son mari, ses parents et ses 4 frères. C'est un exemple pour moi et j'espère à mon tour pouvoir fonder une famille, et apporter autant d'amour aux miens qu'elle ne l'a fait tout au long de sa vie.

Je t'aime Mamie... Merci pour tout.